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Je ne saurais dire avec précision quel était le moment de départ de mon voyage autour du monde - il y avait le tour d’Europe avec ma maman chérie, la Scandinavie Express avec ma rubiophilie, les tours et les détours en Espagne (Barcelone, Minorque [saviez-vous que la mayonnaise aurait été inventée à Mahon : la " sauce mahonnaise " ? nom de dieu, on n’arrête pas le savoir…], Nerja, Séville…) à voir, revoir ou au revoir ami(e)s et famille - mais bon, je ne dirai pas pour l’instant où je suis maintenant non plus.

A Cadix, j’ai vu disparaître le seul ferryboâte hebdomadaire qui aurait pu me transporter aux Canaries. Donc avion. A Tenerife, une semaine d’amis et de soleil. Là, j’ai commencé à débusquer un bateau en destination de Brésil. Il y en avait plein, mais toujours la même rengaine : " trop tôt ! ". En effet, les Alizés démarrent en octobre ou novembre et peu de gens partent avant. Ça se comprend. Mais bon, j’ai persisté ; j’ai demandé dans différents ports de Tenerife : Puerto Colón, Los Cristianos, Santa Cruz, j’ai essayé La Gomera, puis j’ai pris le ferry pour Gran Canaria. En plus du choix horribilissime du nom " Bonanza Express ", le bateau aggrave son cas en traduisant l’injonction : " No pasar en navegation " (qui, vu son emplacement, voulait dire " défense de sortir pendant la traversée ") par " interdiction de trépasser en mer ".

Arrivé à Agaete, l’insulte faite à ce qui est la profession la plus noble qui puisse exister a été enseveli par joyau phénoménologique : Mozart réincarné en chauffeur de bus. Une délice. Le bus lui-même était l’un de ces palanquins néerlandais à confort que l’on ne remarque qu’à posteriori et qui semble glisser tel un hovèrekrafte, mais ce n’était point cela, c’était l’art et l’exécution époustouflants de sa conduite ainsi que son charisme discret. Partant des étroits sentiers tortueux menant du port au labyrinthe d’allées tracées par ou pour des ânes charrettes, il faufila à travers le tout avec élégance et économie, rapidité et sécurité, l’avant-train du bus balayant les coins de rues à fleur de macadam, rasant trottoirs aussi près que piétons barbus, boutiques et murs, tout en gardant à jour ses liens avec la quasi-totalité de l’île, s’arrêtant pour faire la bise ici, s’entretenir de pronostiques médicales là, et à se servir du klaxon comme poignée de main télékinésée, le résultat étant le voyage en bus le plus vif, délicieux, suave et cacophonique que j’ai jamais connu.

A Las Palmas, j’ai fini par intercepter un bateau avec lit (appelé, vu sa forme, cercueil…) disponible jusqu’à Dakar. L’idée était : Dakar, Îles du Cap Vert, Rio. Patrick, mon hôte, est un passionné de bateaux depuis l’âge de six ans. En quelques minutes, les voiles sont gonflées d’un vent du nord-ouest et pendant 8-9 jours je n’ai peu ou prou à faire que passer mes journées à peindre la mer. Aïe ! Je n’aurait jamais cru que je serais malade. Tout morceau de nourriture a jeté un coup d’œil au champ de bataille intestine, a pris ses cliques et se cloques et a déguerpi en courant, sauf quelques lâches qui se sont planqués dans les narines. Beurk. Allongé, les yeux fermés, je me sens mieux, mais gare à moi si je me lève. Encore pire si j’ose regarder les ondes gigantesques surgir du glauque ralenti et transformer bateau de six tonnes en bouchon chiquenaude. Descendre dans la cabine ? Non merci, pour mon capitaine, la ventilation est quelque chose qui se passe à l’extérieur. Imaginez-vous les richesses olfactives mitonnées par deux mecs attribués un litre d’eau par jour pour désincruster les suintements glandulaires d’une chaleur tropicale…

Alors je dors. Que canaux semi-circulaires et psychosomatismes douteux se démerdent. Finalement, ça va, plus ou moins, et les promesses de ne plus jamais remettre les pieds sur un … de bateau se diluent et se défont.

Mon quart va de 2 heures à l’aube. A travers les nuages, je regarde les étoiles, la grossesse hésitante de la lune, la jaunisse de Vénus, et je cherche à identifier les différentes constellations. Celle-là a l’air d’un scorpion, si on veut… celle-ci pourrait être la Grande Ourse, mais l’ordre d’intensité lumineuse ne colle pas ; il y a une autre qui ressemble au premier étage du Tour Eiffel : bonjour la précision astronomique... Après une semaine, je n’ai toujours pas identifié l’Etoile du Nord.

De temps en temps, un tanker ou caboteur passe au loin, mais c’est rare. On n’est pas dans des voies de navigation de grande valeur économique. Le monde semble bien vide… puis tout d’un coup on entend un ébrouement, un glissement tranchant la surface de l’eau, et une classe de dauphins vient scier la mer de leurs ébats phosphorescents. Il n’y a quasiment rien d’aussi mignon qu’un dauphin : souriants, sociables et joueurs, ils apprennent rapidement et s’entendent bien avec l’homme. Je ne dis pas le contraire, il est possible que leurs évolutions en dessous, autour et devant le bateau soient en effet un jeu, mais, qui sait ? Peut-être s’agit-il de quelque chose propre à leur compréhension, un rite aquatique en hommage de quelque dieu de la poussée hydraulique. Qui sait ?

Pendant le jour, on voit des poissons se précipiter hors de l’eau dans la lutte continue de ne pas amuser la gueule des plus gros, mais aucun ne mord à la ligne que nous traînons. Un jour, on voit les ailerons d’un requin. Parfois, un oiseau égaré nous rend visite, se repose, mange quelques insectes clandestins, puis reprend son vol fatigué.

La conversation bat de l’aile aussi. Patrick est un singe à piles qui rit. Passionné de bateaux depuis sa tendre enfance, il connaît le monde maritime de A à Z. Compétent dans plusieurs domaines techniques, il est trop technique pour moi et je commence à avoir du mal à me sentir à l’aise. Pour lui, l’introspection = masturbation émotionnelle… donc il rit. Il rit comme un chien aboie.

Enfin, après neuf jours, la terre : les Mamelles de Dakar, les deux collines de Sénégal préfigurant les délices du pays au " sex tourist " de passage. Tout un programme…

Le vent disparaît sous les ondes et, pour arriver avant nuit noire, on allume le moteur. Petit à petit, de vagues formes s’extirpent du lointain obscur. L’île bizarre à la topologie parallélépipédique à l’extrémité ouest des Almadies s’avère être l’avant d’un pétrolier en recyclage lent. Des falaises de basalte tordue poivrées de fiente d’oiseau salé et coiffées de vert comme des prairies irlandaises. Comme des moustiques excitées, des hors-bord zigzaguent sur ce qui fut une mer poissonneuse à la recherche d’une nouvelle proie : un bateau de riches qui aurait déchiré leur filet… on s’écarte. Illuminés comme des sculptures industrielles, à grues anguleuses telles de pattes d’énormes insectes, des chalutiers ouvrent la mer, l’éviscèrent, la saignent à blanc. Derrière nous, une mince couche de lumière lunaire ose se poser sur l’eau impassible.

Aux environs de l’île de Gorée - chaînon rouillé d’esclavagisme d’autrefois - j’entends mon premier cri de muezzin, à peine. On s’approche et sur la brise viennent les odeurs : poisson grillé, cacahuètes, miel et noix de muscade, et ensuite des bananes frites.

Dans la baie de Hann, à quelques kilomètres de la capitale, il y a deux yacht clubs, l’ADP et le CVD. Nous nous mouillons au premier. La plupart des voiliers sont français. Rencontré Jacques, un ancien vendeur de voitures de luxe aux yeux bleus, rire et pouvoir de complicité extraordinaire, goût immodéré pour le mariage, et un fils qui rentra chez lui un jour pour se pendre dans le salon. Personnage intéressant, en petites doses. Il connaît tout le monde, et vice versa. Ainsi, rencontré Bernard, un français qui parle un anglais des " fifties " impeccable, prof de langues, qui cherche a s’établir en Guinée Bissau, pays récemment ouvert aux nouvelles écoles pour remplacer celles détruites lors de la guerre civile, et Eric, italophile, qui fait sa coopération en tant qu’agronome.

Ce matin, j’ai pris un taxi pour aller faire mon rappel hépatite. Le chauffeur m’indique la cause d’un bouchon insignifiant : un homme assis par terre à côté d’une mobylette au bord de la route. " Renversé par un taxi " dit-il. On poursuit notre chemin. Personne ne semblait concernée. L’autre véhicule était parti. Les " constats aimables ", l’assurance, existent-ils ? L’homme resta immobile, menton sur les genoux, regard chargé d’incompréhension, de tristesse et de fatalisme. Je ne peux aider toute l’Afrique. Est-ce que ça veut dire que je ne peux rien faire ? Bullé par le taxi, je suis transporté à l’Institut Pasteur pour une dose de protection de plus. Quand est-ce que je lâcherai prise ?

Après, je me promène jusqu’au Musée d’Art Africain. Le désert. L’achat d’un billet produit deux: un pour 2000 CFA (20 frs), l’autre pour 200. Combien le Musée gagna-t-il ?

Pendant quelques jours, je reste incrusté sur le bateau de Patrick, puis décide de partir. Grâce a Jacques et Bernard, j’ai rencontré Abdoulaye, un pêcheur à poissons divers et variés, qui me propose gîte sous son toit. La chambre - que je partage avec un garçon qui se couche et se lève avant moi - est un gourbi crasseux : murs humides et lézardés, porte bancale, pas de fenêtre, pas trop d’insectes. La nuit, c’est la sauna. Le loyer est vague : c’est gratuit, tu donnes ce que tu veux, tu peux payer l’installation électrique… Comme tu veux...

Finalement, je paye un matelas en mousse, ça revient à une semaine de loyer. Très cher, deux jours plus tard, il est dur comme du carton. En fait, je m’en fous. Si je suis parti d’Europe, c’est bien pour vivre d’autres réalités.

La maison, pas trop loin de la plage (l’industrie du traitement de l’eau choisit toujours de jolis noms), compte quelque vingtaine de chambres de cinq, six mètres carrés, et une trentaine de convives avec mère, deux femmes, frère, cinq enfants à lui et je ne sais combien à d’autres, locataires divers, etc... Il projette d’en faire une demi-douzaine de plus sur le toit. Entre le salon des chèvres et la douche (mètre carré, porte ficelée, trou d’évacuation, seau), se trouvent les oubliettes. La nuit, une lampe est indispensable.

Déjeuner traditionnel: thièboudienne, ou riz au poisson. Bien sûr, il comporte d’autres ingrédients, il y a une sorte de feuille couleur verte très foncée, patate douce, oignon grillé, sélection de sauces ainsi qu’une portion de riz croquant et, pour les gencives en béton, une sauce piquante.

Après le repas, Bernard, Abdoulaye et moi quittons la maison pour s’installer à l’ombre d’une grosse pirogue qu’Abdul se défeignasse à calfeutrer. Qu’il est doux de regarder travailler les autres ! Une petite heure de farniente plus tard et voili que Abdoulaye se pointe avec un nouveau met : poisson grillé sur feuille de banane. Ici, on ne prend pas les devoirs d’hôte à la légère. Bien que de goût honorable, j’avais du mal à émuler les digito-fouilles pisc-intestinales de notre maître de cérémonies.

Les chats sénégalais sont de véritables prédateurs, de carnivores chasseurs, pas des minous mignons comme en Europe. Après le repas, j’ai présenté mes doigts poisseux à ce que j’ai cru être un fragile chaton de quelques semaines. J’ai failli perdre l’index. Les chiens, par contre, sont miteux et maladifs.

Le repas du soir fut ce que - autrefois - j’aurais imaginé trouver dans un cornadis. En réalité, c’était du poisson dans une bouillie très liquide de mil. Heureusement il faisait nuit. Ceci dit, la cuisine ici est, de manière générale, excellente. L’eau minérale est plutôt dégueulasse, mais l’eau de robinet potable. Ce que j’aime le mieux est le (la ?) " bissap ", une infusion de fleur d’hibiscus (qui se boit chaud en Egypte, et s’appelle " karkadé ", disponible chez votre pharmacien - demandez, goûtez, laissez vous convaincre). J’aime aussi le " bouy " (je crois que c’est ça son nom), un jus plutôt épais et très sucré que l’on extrait du pain de singe, le fruit du baobab.

L’acclimatation avance à son propre allure. Réveillé en pleine nuit par des vrombissements annonciateurs d’un nouveau partage de sucs digestifs. Je me lève en grande circonspection, en silence, soucieux de ne réveiller personne. Frôlant murs et catastrophe, je tâtonne toutes les issues. Pour l’instant, les voies de communication exutoires restent fermées, mais l’état d’urgence devient menaçant… sauve-qui-peut… panique. Finalement, je réussis à déboucher sur la plage pour présenter le spectacle connu de toute victime de cuisine alternative : les cent mètres sans mouvoir. Le but, c’est d’" y " arriver aussi rapidement que sphincteriologiquement possible sans heurter les colons (ascendant, transverse et surtout descendants). Je drape une feuille de lotus sur la suite de l’histoire.

Le matin, je vais chez le sénégalais du coin pour acheter mon petit déjeuner. Pour cinquante centimes, j’ai une cuillerée de Nescafé dans un minuscule sac plastique. Ensuite, je prends soixante-cinq centimes de pain et la petite N’dayefatou (dix ans et déjà capable de porter 25 litres d’eau en équilibre sur sa tête) me prépare un café. " Sans sucre " en sénégalais se traduit par trois our quatre morceaux ; " non, vraiment, pas de sucre du tout " veut dire seulement deux…

Malgré son côté patriarche autocrate, je trouve Abdoulaye très sympa, c’est un maître artisan très travailleur. Je l’ai vu effectuer des réparations à sa pirogue d’une vitesse et d’une précision qui défient toute concurrence non-mécanique. Pendant que la main droite enfonce un clou, la main gauche cherche, trie et positionne le suivant. Pour calfeutrer, il fait son propre mélange à base d’essence polystyrène expansé et sciure, et ça tient comme du bois.

Un soir, il me demanda s’il y avait des mouches en Europe. Peut-être ses contacts fréquents avec des Européens lui a fait prendre conscience de notre obsession avec ces bêtes. Il ne comprenait pas où était le problème. Donc, j’ai cherché à expliquer. Mais comment parler des risques médicaux à quelqu’un qui a vécu toute sa vie entouré de mouches mais qui n’a, pour ainsi dire, jamais été malade ? Quand aux moustiques, pour lui elles ne " chassent " que les gens fainéants or froids. Un autre jour, je l’ai vu écraser un petit lézard de 3 cm. Pourquoi l’a-t-il fait ? Ca ne fait pas de mal, qu’il me dit, mais c’est l’urine qui est vénéneux, si ça fini dans la bouffe… mais ça ne fait pas de mal.

Bernard, Eric, Saliou, un copain de B, et moi sommes allés au delta salin de Siné Saloum. Deux jours passés à mar-et-à-remarchander la location d’une pirogue et à rencontrer les interminables pères et mères et frères et (miam-miam) sœurs de Saliou. Après être présenté au je-ne-sais-plusième papa, je commençais à me poser de questions sur la notion de " famille étendue " et sur les tagliatelles nocturnes donnant jour à de telles imprécisions. In fine, dans tout tonton ou toute tata se trouve ta mère ou ton papa.

Le lendemain, nous nous promenâmes dans la palmeraie quand, soudain, vaguement, comme une chèvre qui ne comprend pas la corde à la patte, on ralentit et on s’arrêtent. En effet, le diable nous barrait le passage. Assez souvent, il laisse, je ne sais pas moi, des paquets de vêtements par exemple ou autres trucs pour piéger les gens et leur faire des méchancetés, le vilain.

Eh ben, tant pis, y avait qu’à retourner au bal poussière. Des couleurs de toutes les couleurs, tambours sauvages et pieds qui frappent le sol à l’instar des rythmes impénétrables, danses rituelles ou ritualisées chacune imprégnée de la personnalité et le style de l’extasiée qui, elle, se précipite dans l’arène pour une exhibition foiresque de soi, à faire valser et valdinguer son cul majestueux, le corps légèrement penché en avant, la tête rejetée en arrière, les yeux figés vers le ciel comme une mort. La danse macabre ne dure que quelques minutes, et la jeune femme, à marier, se retourne à sa place ou, parfois, s’apparie avec une autre, plus âgée ou acolyte, pour confronter ou synchroniser les girations des hanches et même, d’après Bernard qui connaît bien le pays, pour se masturber.

A propos, le marchandise le plus en vogue à Dakar semble être le sexe - nappée chocolat et fourrée fuchsia. Si vous êtes toubab, un blanc, vous êtes, par définition, riche et attirant. La déchéance physique due à l’âge ou à l’abus d’alcool ne pose problème. Même des hommes donnant l’impression d’être des plus équilibrés annoncent allègrement prix payés et services obtenus. Pour les relations à plus long terme, les dîners démarrent en tête-à-tête, progressent à l’invitation d’un quelconque parent et se bouclent à nourrir les cinq mille. On en voit des caractères bizarres ici. Pour beaucoup, il s’agit d’un endroit bon marché pour se la couler douce, pour d’autres, une aubaine pour retraités à mentalité colonialiste. La chaleur, procrastination et l’alcool font le reste. D’autres semblent s’épanouir, connaissent le pays, apprennent l’une des nombreuses langues (wolof, serere, diola, mandingue, bambara…) et s’y adapte. Ils ne sont pas nombreux.

Au CVD, je rencontre Philippe, un garçon sympa qui navigue à l’aventure. On s’entend bien et, sans qu’il soit officiel, on entame des négociations pour faire un bout de voyage ensemble. Ancien jockey, il s’était converti en moniteur d’équitation, monte sa propre école, ses propres chevaux et, à force de travail et d’économie, réussit à créer un club qui marche (qui trotte ?). J’apprécie son goût pour le boulot bien fait ainsi que son côté organisé. On se parle et on trouve des points communs. Lui aussi part au Brésil (quand les Alizés le permettront, bien sûr) et, en attendant, va faire un tour en Casamance. Il propose un marché : avant de traverser l’Atlantique (3-4 semaines), ne serait-ce une bonne idée de visiter la Casamance ensemble pour voir si on se supporte ? On se met d’accord sur une petite cotisation, on fait des courses et, dès que le vent nous est favorable, on part.

Les lecteurs assidus ne tarderont pas à saisir la suite. La prochaine fois, je prendrai le train, l’avion, le vélo, j’irai à genoux…

Parlant de bateaux, je parlerai des bateaux. L’annexe est la petite embarcation que l’on utilise pour se rendre à terre, faire des petites excursions locales, etc… Il y a des gonflables, des pliables, des rigides - toutes sortes. Il y a aussi celles que l’on achète quand on n’a que 40 kgs. Il est léger, il est petit, et il est vachement emmerdant quand vous mettez dedans un type de 80 (bon, d’accord, 85) kgs. Ajoutez à ça des rames de récupération (recyclage noble et altruiste j’en suis sûr. J’ai affaire, je découvre, à un récupérateur invétéré. Son bateau se compare favorablement à un hérisson magnétique après passage dans une quincaillerie ; des " post-it " annoncent les prix de vente d’une vaste quantité de superfluités maritimes arrimées sur le pont, et que dire du tangon de fortune, ce bout de bois chômeur longue durée qui, à la moindre pression, se plie, se compresse, qui suinte l’eau ? Que dire ? " Ça peut toujours servir… " My god ! Faut être taret.) (je reprends, je parlais des rames de récupération) dont le seul élément de parité est la couleur. Imaginez votre gentil correspondant - unique personne capable de dessaler d’un fauteuil - responsable d’un passager évoluant vers l’hystérie dans une barque d’un mètre trente-sept, muni d’une rame (bleue) d’1 m 60 de long et d’une autre (bleue aussi, ça aide) de 0,95 dont les dames de nage sont positionnées pour les grandes vagues de haute mer et nous voilà dans le plat fuyant d’un courant de marée descendante à se démener à atteindre un voilier impossible à voir dans la nuit noire africaine car aucune lumière à bord… Ô Gymnase Club je te pardonne, reviens avec tes avirons lisses, pures et anti-culbute, reviens avec ta précision sèche et chronométrée avec vue sur nymphes ensueurées. On tourne en rond ? Comment ça on tourne en rond ? Trop à gauche ? Ton gauche ou mien ? Quelle pirogue ? Qu’est-ce qu’il fout là c’t’arbre ? Je sais que c’est un palétuvier, c’est pas ça la question, et ainsi de suite et écartant tout palabre qui pourrait s’apparenter à un juron nous économisons quelques rames de papier virtuel qui montre clairement que se mouiller dans la vie est bien plus galère et que les otaku (mangavores asociaux et agoraphobes, voir " Même la misère est belle " Géo N° 249) ont quand même raison mais, bon, on finit par arriver et on se calme et on ne peste même pas contre l’épreuve Indiana Jones de l’arrière du bateau. Oui, oui, on est arrivé. La voile, c’est génial !

La récup’. Je ne sais pas si mon compère est avare et donc peut vivre dans la pauvreté ou si c’est la pauvreté qui l’oblige a vivre chichement, va savoir. Toujours est-il que le plaisir que j’ai eu à trouver si bon marché nos courses se trouve en partie expliqué. Mais tout système économique contient ses propres règles, Une qui appartient à l’avarice concerne le gaspillage. Aussi, au quatrième jour du voyage, ses yeux s’écarquillent quand je balance une demie-baguette bleue par-dessus bord. Certes, on aurait pu la gratter, on aurait même pu la manger, après tout, ce n’est que des champignons, mais, en dehors de toute conversion jésuïne de pain en roquefort, aussi miraculeuse fut-elle, je ne comprenais pas le besoin de sauver la vie à un misérable pain moisi quand il nous en restaient trois dans des conditions sanitaires moins saprophagées. Et les bananes ! Les bananes ! Imaginez, vous avez vingt bananes composant une gamme clinique allant du jaune ferme au noir mou. Qu’en faites-vous ? Si, suite à une tournure d’esprit un tant soit dévoyée, un goût éventuellement louable pour la gérontophilie (vous êtes invités à lire " Granita " d’Humberto Eco) virant inéluctablement vers la nécrophilie (toutes choses n’ont pas forcement une fin), vous pouvez jouir des plus molles et mélaniques des bananes à chaque occasion que l’envie vous en saisit car, toute consommation entraînant forcément une satiation temporaire, la banane suivante aura le temps de se décomposer en adéquation avec vos gluants désirs du lendemain. Moi, si vous excusez le mélange de métaphores de métamorphose, je ne mange pas de ce pain là. Non. Moi, j’aime mes bananes bien jaunes, bien fermes. Moi, je préfère la banane honnête. Aux flambeurs les flasques fruits ! Tout ça pour dire : soit on jette la tare et le mal est suspendu, soit on garde et on est constamment en train de manger des aliments aux articles de la mort. A choisir.

Bref, nous voilà maintenant en Casamance. Philippe connaît bien, ce n’est pas la première fois qu’il y vient. Il a plein de choses à me montrer.

Le lendemain matin, on frappe à la coque. Non, on ne veut pas acheter du poisson, mais la Casamance a bien d’autres récoltes.

L’enfer. Pendant deux jours mon guide a les yeux et l’esprit vitrifiés. Il sombre dans une bêtise inépuisable, il devient stupide et mesquin. Le troisième jour se passe dans une lutte marécageuse contre la narcolepsie. Ma patience s’amenuise.

J4. Ça commence mal. Ça s’aggrave. Ça s’empire. On se dispute et ça me fait vraiment chier parce que sans l’herbe c’est un type admirable. Avec, et malgré ses protestations qu’il " s’ouvrait ", il devenait un connard. Et moi je suis devenu amer, et probablement méchant. Comme il dit, c’est la fin de l’histoire d’amour.

Bref, je pars et je me retrouve en pleine brousse. Enfin : l’Afrique. Fini : le Français-à-l’étranger Social Club. Et c’est d’une beauté. Entouré d’herbes hautes à perte de vue, je marche, je marche et je transpire. Je croise un petit cours d’eau et je m’arrête pour boire. Depuis mon arrivée ici, je cherche à habituer mon corps à la microflore locale. Jusqu’à présent, ça va plutôt bien. Celle-ci est limpide, elle a le goût légèrement terreuse, à l’argile - on verra.

Je rencontre deux garçons et démarre la panique : les rebelles ! les indépendantistes ! Nous, ça va, on est africains, on connaît, mais vous, un blanc ! on va vous tuer, vous ne vous rendez pas compte, vite, venez avec nous, on va à Ziguinchor, vous serez en sûreté là, il faut absolument pas rester en brousse, c’est très dangereux… et ainsi de suite. Je les remercie de leur sollicitude mais poursuis mon chemin. Cependant, je ne peux pas dire que je suis très rassuré. Qu’est-ce que j’en sais de la situation politique par ici ? On entend tout et son contraire. Combien vaut la vie d’un inconnu, d’un toubab ? Ils sont riches les toubabs… Non, je ne suis pas très rassuré.

La nuit commence à venir, j’ai besoin d’une planque. Mais comment éliminer les grosses traces d’éléphant handicapé que j’ai laissé derrière moi comme un poucet kilométrique ? Tant pis, qu’ils viennent, j’y peux rien.

J’aplatis mon squat et je m’allonge. Autour de moi, des oiseaux au plumage magnifique, une lumière grise et de lointains rumeurs d’orage. Sinon, le silence. Je m’apprête à dormir.

Ça commence : les tam-tams. J’en ai vu au Musée d’Art Africain, des troncs d’arbres creusés à partir d’une fente longue d’un mètre et large de quelques quatre ou cinq centimètres. Mais ça, c’est pas de la musique ça, c’est l’e-mail millénaire et j’y comprends rien. Ça s’arrête. Silence. Ça reprend. Silence. Silence.

L’attaque est terrible: les Mout-Mout. Je passe la nuit à me planquer, à m’ensevelir, à me momifier dans une couche de plus en plus épaisse de vêtements hétéroclites pour me mettre hors d’atteinte. La nuit fut longue. Longue et fructueuse, car débute la conception de l’ultime combinaison de safari multi-tâches. Ce costume, entièrement modulaire, assemblable par zippe et/ou Velcro, en tissu léger anti-statique, anti-déchirement, respirable et watèreproufe, se déclinera en short, pantalon, blouson, gilet (avec manches et/ou jambes/guêtres à genoux et coudes renforcés afférentes), capuchon mini-parapluie moustiquaire à arceaux télescopiques permettant ainsi de dormir la tête appuyée sur n’importe quel support le filet restant toujours écarté du visage, gants anti-moustique, sélection de poches internes et externes (passeport, portefeuille, paquet de clopes et briquet (faut être commercial), couteau suisse, sifflet, etc…) hermétiques ou non selon, et représentera l’arme absolue contre tout salopard de mouche, moustique, moucheron, guêpe, taon, scolopendre, léopard ou incident nucléaire et économisera ainsi le poids de moustiquaire, pyjamas/draps, tente et, grâce un système inédit de fentes scratchées, permettra la plupart (presque) de permutations sexuelles (documentation sur demande) sauf body-body et flagellation lourde qui risque d’user les coutures.

Je me lève, fatigué. Pas de rebelles, pas de guerre civile, pas de petit déj’ non plus. La vie est dure. Quelques heures plus tard, je rencontre Honoré, riziculteur de son état, qui me fait remarquer que mon chemin (glissades boueuses et botte-remplissantes dans ses rizières y compris) me mène directement à des forêts de palétuviers et encore plus de boue. Je le suis. Arrivé à son village, une - littéralement - pâtée de maisons hébergeant des canards d’une agression extraordinaire, je rencontre Amadou et Mamadou, deux réfugiés de la zone frontalière à Guinée Bissau et, selon les règles d’hospitalité de ce beau pays, me retrouve invité à déjeuner. J’ai essayé, vraiment, d’autant plus qu’il avait bon goût. Je n’ai plus la recette exacte, mais elle faisait côtoyer des graines de différents arbres et beaucoup de sucre pour générer une jaunâtre mixture gravement épaisse et fibreuse, style fibre de verre. L’étape suivante consister à en mettre dans la bouche, à extraire la partie biodégradable par essorage contre le palais avec la langue collatéralement à une succion vigoureuse, suivi d’éjection de l’amas de fibres et de graines de palmier. On comprendra que la conversation connut une pause.

J’ai passé une heure ou deux à discuter avec Mamadou, garçon très intéressant, avant d’être conduit de nouveau par Honoré sous un soleil féroce jusqu’au point de départ pour l’île de Carabane et le Joola, bateau qui me ramènera à Dakar. En effet, j’ai décidé de renoncer à traverser l’Atlantique à la voile, non pas à cause des cataclysmes stomacaux, mais y en a marre de dépendre d’autres gens.

Dernière image, inoubliable, avant de partir. Le Joola se pointe, plusieurs heures en retard et commence alors la ruée. Une dizaine de pirogues se précipitent à l’abordage groupé, simultané, chaque nouvelle arrivée se faufilant entre le ferry et son concurrent et déchargeant autant de passagers que possible avant de perdre sa place à la suivante. Le bordel, mais non, ce n’est même pas la Rue Saint Denis. Mais ça vient, et là, c’est la pagaille inimaginable : que j’explique. Nous avons quelques centaines de passagers fraîchement embarqués, une centaine ou deux d’autres qui souhaitent se débarquer, nous avons une aperture de chaque côté du bateau mesurant à peu près 2m50 de large et, " pour finir ", des montagnes de bagages - balles de poisson séché pesant chacune une tonne, poulets vivants, emballages monstrueux, cageots rafistolés, bassins remplis de nourriture plus réchauds plus vaisselle plus matelas en mousse pour le trajet, sacs de 50 kgs de riz thaïlandais (oui, la Casamance est grand producteur de riz, va comprendre, peut-être le sac est thaïlandais et le riz sénégalais ?), valises, malles, grand’mères, bananiers (oui, des vrais, racines et tout) et, surtout, mon sac à dos - et tout le monde veut récupérer ses biens en même temps. Je n’ai jamais, jamais vu une telle panique dans ma vie. Pendant une demi-heure je me baigne dans la tornade humaine (ça s’appelle " expérience "), bousculé dans tous les sens, piétiné, grimpé dessus, écrasé, mesmérisé par la ratatouille abracadabrante autour de moi. Soudain, je vois le " steward " prendre une natte, l’enrouler et, bavant de furie, cravacher la foule dans une tentative désespérée de maintenir quelque semblance d’ordre. Peine perdue. Je pars, je récupérerai mon sac à dos plus tard, j’en suis sûr.

Adieu Afrique, beau pays. Je reviendrai.

 

C’est tout pour l’instant, texte suivant suivra.

Bisouxes

Simon

 

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