Comme j’avais dit, je suis maintenant au Brésil...
Le Joola, bateau féerique, me dépose au port de Dakar et je file directement à l’aéroport. Fini le bon vouloir de l’autre.
Suit un court séjour à Paris, un examen rigoureux de toute la quincaillerie que je trimbale, une sélection, des éliminatoires et un Angst profond – puis-je sérieusement me passer de ce bouchon universel ? – et me revoilà prêt à porter un nouveau sac-à-dos vraiment petit et, surtout, non-extensible.
3615, Look, Go, Anyway, nada. Pas d’aller simple pour Rio, question de nationalité. On dit. Je finis par trouver un billet relativement bon marché pour Cayenne.
Le 3 novembre, atterissage en Guyane Française. A peu près 20 km jusqu’à la ville. Je commence à marcher. Je finis par faire du stop.
Un jeune homme apprenti infirmier me conduit à l’Avenue Nom d’un ex-Président de la Répu où je trouve un hôtel pas cher. Pas cher mais cher – tout dépend du budget. Mais bon, je suis fatigué.
Debout à six heures. Vague errance dans la ville. Cayenne : croulis de bois et de tôle, moite moisi et dentelle rouge. Place Palmiste, l’Avenue Nom d’un ex-machin, la plage, la mer, des îles au loin, Papillon... Quand je vois l’état des bâtiments, je comprends mieux. Non, je n’irai pas aux Iles du Salut. Je veux atteindre le Brésil le plus rapidement possible, apprendre le portugais et m’en débarrasser du cours de langue deux livres trois kilos quatre cassettes qui me pèse tant physiquement que psychiquement.
Les banques ouvrent, je change de l’argent et je pars, 100 km en stop sympa jusqu’à Régina. Là où la route s’arrête. La prochaine tronçon, seule lacune entre la Vénézuéla et le Terre de Feu, est toujours en construction. Sera complétée dès 1998. Deux équipes sont a l’œuvre, travaillant respectivement vers le nord et vers le sud. Elles sont au nivellement et terrassement. Il reste une vingtaine de kilomètres où seul le tracé est... tracé.
J’arrive au bac : chantier interdit. Le passeur m’envoie chier. Merci. Un technicien veut bien m’amener jusqu’au chantier 39 k. Après, à moi de me démerder. Une ou deux heures de marche plus tard, je décide de trouver gîte. A vingt mètres de chaque côté de la route : la jungle.
La jungle, la vrai : des serpents, des jaguars, des grenouilles vénéneuses, des guérillas, des monstres, des pièges Indiana Jones – l’inconnu.
Faisant grand boucan, j’écarte la broussaille et franchis la muraille verte. Champignons, lianes et araignées ; ça, ça va.
Certaines personnes m’ayant offert un hamac pour s’en assurer de mon déguerpissement définitif, je le suspends entre deux arbres et me mets à me confectionner un pyjama moustiquaire : K-way avec vizière et gants en tulle. Mesdames, essayez : perdez 6 kgs en une nuit. Faudrait trouver autre chose.
Silence. Nuit noire.
C’est quoi ça ? Bourdonnement féroce et orange. Se heurtant contre arbres et branches, une luciole traverse l’obscurité comme un poids-lourd qui tourne à gauche. Enorme.
Plus tard, électrification générale suite à des animations horribles du sous-bois. Oiseau, tapir, jaguar ? Je n’en sais rien. On ne m’avait pas encore dit qu’un de ces félins aurait tué trois ouvriers depuis le début du chantier.
Je m’endors. Pas la peine de faire de la bile et gâcher de la bonne barbaque.
Le lendemain, je déjeûne petitement d’eau et d’abricots secs. Et puis je marche. Une demie heure plus tard, je m’arrête, éreinté, ruissellant. Quelle chaleur ! Et il n’est que neuf heures. Je commence à saisir pourquoi la route n’est pas finie.
C’est un paysage en dents de scie, ça grimpe et ça plonge, des rivières et des pics, c’est une route en lacets, mais en lacets verticaux. Il ne manquent que les bagnards en chaînes et en sueur. Devant moi, je vois l’ombre précieux se réfugier dans les arbres. Le sol, territe de rouille rouge, serpente à perte de vue, chemin inhospitable accidenté par des pneus géants d’engins de BTP, creusé par les pluies, par les glissements de terrain, brulé par le soleil.
Et pas une bagnole.
Je marche, j’escalade et je transpire. Les singes hurleurs aboient leurs territoires, les oiseaux sifflent et gloussent, des papillons orange-ocre aux rayures marrons me divertissent, mais toujours pas de voiture. Il me reste un litre et demi. Je me rationne et j’avance, il le faut. Mes pieds me font mal, mon sac devient de plus en plus lourd... Quel couillon. Quarante-cinq ans et il se croit ado ! Il va traverser le monde à pied ! Ô l’idiot.
De temps à autre, une section relativement plate me fait avancer, mais c’est pas rapide. Mon tee-shirt est trempé, mon short commence à frotter, un sangle du sac-à-dos a coincé un nerf et ma main est gonflée, blanchâtre. A mi-chemin d’une pente particulièrement vicieuse, je m’ecroule, haletant, au creux d’un paroi pourvoyeur de trente centimètres d’ombre.
En trois heures, j’ai peut-être réussi à faire six, sept kilomètres. Minable.
Ma bouteille d’eau n’est plus très pleine non plus.
Mes cogitations stratégiques (c’est à dire excuses pour ne pas marcher maintenant) sont interrompues par un son irrégulier, une sorte de grognement métallique. Je ne sais même pas de quelle direction ça vient. Et même, vu ma moyenne au stop hier – une vouture toutes les cinquante – même si c’est une voiture, qu’est-ce qui dit qu’elle s’arrêtera ?
Enfin, il arrive, un gros JCB diabolique à râcles, sorte de spatule mécanique issue d’un film sci-fi. Il n’y a pas de place pour passagers dans la cabine, mais... Assis sur l’une des flêches téléscopiques, je chevauche la dizaine de kilomètres jusqu’au chantier suivant où un ingénieur m’amène à St Georges d’Oyapock.
Non, la route ne sera pas fini avant deux ans et le pont sur l’Oyapock demandera deux ans de plus. On le commencera bien un jour.
St Georges : une cabine téléphonique, du caïman au menu et une belle rivière bordée de forêt. Les taxis ont des hors-bords.
En face, le Brésil, la douane, le portugais, les garimpeiros (prospecteurs) et les marchands d’or, les vendeurs, les gagne-petits, les arnaqueurs. Et les belles filles.
A 18 heures, je pars en bus vers Macapá, chef lieu de l’état d’Amapá. Toujours la même piste rouge, moins la fatigue. A 22 heures, arrêt-pipi au relais poussière. Dans les chiottes, derrière la cuvette, pondu délicatement par terre, un œuf de canard. Tout blanc.
Macapá le matin. Ville nouvelle du Nouveau Monde, ville rectilinéaire, emmerdée par un fleuve qui ne coule pas droit. Macapá avec sa forteresse contr’anglais et français transportée pierre par pierre de l’Europe en ballast, Macapá aux rues sans noms, sans direction, sans ombre. Macapá, pôle transitaire pour les quelques hardis passant par Cayenne. Dans un bar, ébloui par ma beauté naturelle, une jeune femme m’offre le café.
J’erre dans la ville, je visite l’église, la forteresse (Guide : " Bom dia ! Palavraspalavraspalavras !... " Visiteur : " Sorry, don’t understand a word. " Guide : " Ah : inglês ? Palavraspalavraspalavras !... " Visiteur : " Désolé, no comprendo portuguais " Guide : " Ah : francês ? Palavraspalavraspalavras !... "), je mange quelque chose de gras enrobé de pâte trempé dans de l’huile et je rentre à l’hôtel pour une nuit de sommeil très coûteux.
Petit déjeûner : quelque chose de... etc. Bus jusqu’au port de Santana où je fraie mon chemin à travers les revendeurs de billets à la sauve-qui-peutêtte qui m’assurent qu’ils savent où je vais, qu’ils ont les meilleurs prix, et qu’il n’y a pas de bateau qui part aujourd’hui.
Pour cinq Reais moins cher (5 R$, un Real, le " r " prononcé comme le " h " de habibi en arabe, pluriel Reais), je prends passage sur le Nazareno qui part à 18 h.
En attendant, je vais au café étudier mes verbes irréguliers. Deux gamines espiègles, radieuses et rieuses se disputent le privilège d’apprendre au païen inculte les horribles voyelles, dipthongues et tripthongues qui harcèlent tout voyageur lusaphone.
Ce soir, première rencontre avec la belle fleur d’Amazonie qui me suit partout : la farinha. Mon dieu ! Farinha ! Farine très très grossière de manioc, glomérée, désiccante, sans goût, et râpe ravageur de gencives sensibles. Une fois, pas plus.
Au loin sur les berges, de solitaires ampoules dandinent au bout de lianes électriques. La nuit est froide et les haltes obscures.
Réveil a l’aube. Petit déjeûner : café sucré, biscuits salés, margarine à volonté. On me parle, je ne comprends rien, je souris. Le portugais ne trouve pas grâce dans mes oreilles. Je me résigne : " não falo português ". Même Francisco, sourd-muet, ne comprend pas le même language de signes que moi.
Je regarde la rivière, l’immensité verte qui cache bien son monde. Quelque part, des piranhas, des lamantins, des singes. Mais où sont les ouakaris rouges ?
La journée passe, la nuit arrive. Une dame – enfant naturelle du Père Noël et Mère Denis – m’invite dans son hamac. Merci.
Santarém. Francisco m’amène dans un hôtel pas cher, l’Hôtel Brasil, puis s’eclipse évangéliser le port de la Carte des Sourd-Muets do Brasil.
Pour 10 R$ la nuit (env. 30 frs) j’ai lit à ressorts ressortissants, douches communes grumeleuses, chiottes lave-crottes (j’expliquerai) et petit déj magistral. Quelqu’un joue de la trombone... Doûteux ça.
Le gérant, strabique ventripotent, adopte la bonne vieille technique communicationelle des britanniques d’antan. Si le damné étranger ne comprend point, qu’on lui crie dans les portuguaises.
Il est temps que je l’apprenne. Je m’achète un magnéto bon marché et me mets à l’œuvre. Linguaphone, méthode qui m’a fait bien démarrer l’allemand, le suédois et l’espagnol, me déçoit gravement. Ennuyeux, stupide, rébarbatif et trivial. Et, en plus, l’accent est européen et personne n’y comprend goutte. Mais bon, j’ai que ça et si je l’ai trimbalé dans mon sac-à-dos à travers trois pays trois continents c’est bien pour m’en servir. Tant pis. Je sers les dents ; je verrai l’accent plus tard. Mais – ô langue lusubre – y a pire : je m’achète un dictionnaire. Aïe ô aïe ô aïe !
Il est le pire dictionnaire que j’ai jamais recontré, pire encore que celui au titre plutôt drôle de Dictionary of Cuisine French qui m’affirme que la traduction de sauté serait " jumped ". Dans certains contextes certes, mais on est loin des pommes de terre sautées à la perche...
Voyons : il m’informe que " ceux " est le pluriel de " celui / celle ", mais non sa traduction en portugais ; j’apprends que " arco " est un instrument pour " jeter des flêches " ; que " ponto de exclamação " serait une " note d’admiration " ; je trouve " quadrumane ", " ictérique ", " bibuleux ", " saleoyer ", " crépignique ", " aduncité " et " anile " (femme sénile). Il liste " dégoûtitude ", " désépuisable ", " droits de loutre " et un tel troupeau d’âneries que je vais tenter de le faire rentrer dans le Guinnesse Bouke ove Recordes pour plus d’erreurs et non-sens par page.
Ô Mini Dicionário Compacto das Minhas Castanhas-do-Pará, tu me les " scranches " doulouresement.
Le portugais, je le sens mal, mais mal.
J’erre dans la ville, je visite l’église, le marché, les " lanches " (de l’anglais : " lunch ", déjeûner – en français : snack-bar) où l’on sert des jus de fruits extraordinaires, surtout la jolie femme du " Toque a Natureza " qui mâche son " chewing " d’un esthétisme que seul un ORL puisse vraiment apprécier. Imaginez, chers mes bibuleux de lavements de pieds bordelais, le suc pur d’un cupuaçu, d’un muruci, d’une forêt gigantesque de saveurs suaves, amères, riches, douces, fruitées, juteuses, pulpeuses, plantureuses (pardon, la serveuse encore). Regardez – babines baveuses béantes – les doigts papillons qui glissent la chair moite et sensuelle dans l’appareil vibro-masseur, ajoutent quelques glaçons toniques, un saupoudrement d’édulcorant... Deux belles coupes pleines de lait et moteur ! on tourne ! Les mains se mettent à vibrer, de plus en plus vite, frottement devient friction, friction devient fusion, ça mousse, ça monte, ça y est ! Ah c’est bon, c’est bon...
Avocat, banane, avocat et banane, fruit du noix de cajou, açai l’amer, cacahuète et guaraná (fruit de la plus belle plante de l’Amazonie, aux vertus multiples, la première étant sa commercialisation fulgurante), mélange bizarre mais drôlement bon, goyave, melon, orange, mangue, ananas, ananas et mandarine, ananas et gingembre, ananas et Kleenex.
Et tout ça pour 3 frs 50 ! les deux verres !
Je retournerai. C’est les sucs.
Santarém me convient. Ville moyenne de 250,000 habitants, elle n’offre pas trop de divertissements pour me divertir de mon but immédiat d’apprendre le portugais. Dur de connaître un pays sans en connaître sa langue. En quatre semaines, faudrait que je l’aurais maté, le salopard. A l’hôtel, je négocie. C’est bon, pour trois semaines c’est 6,66 R$ par jour. Je vais à la banque.
Tiens ! un HSBC ici. C’est ma banque. Avant de partir, ayant connu certaines contorsions avec ma Carte Cirrus, j’ai demandé une Visa Golde. On voyage budget, soit, mais classe... Voyons donc la pénétration pécunière. J’insère, elle sort, je réinsère, elle re-sort. Bon, je retourne la carte et je l’insère. Non. Enfin je comprend : on insère la carte de la manière inverse de l’image sur l’appareil. Certo. Réussite ! Choix de langue : English ; Amount 300 R$ ; PIN : (suis pas con, non ?). Bruit scranché, la carte s’ejecte, l’ecran s’eclaire : " This card is not recognised on our network. Have a nice day ! "
Thank you.
Praça da Matriz, je retrouve Francisco en vive, quoique silencieuse, confabulation avec deux jeunes femmes aux cuisses locatrices. J’entends le gling-a-ling gringo dans leurs yeux. Le début de partie est directe : la reine s’avance, droit. Je sors mon cavalier. Elle me coince un pion. Je me cache derrière un fou. Je quer ficki-ficki com vous. Dame ! Désolé, je suis prêtre. Mate.
Alors débutent les stridulations de guerre internécine. Comme de chats sauvages, sauf que pattes son mal conçues pour manier bouteille ou verre, ça crachotte menace et haine. Ayant réduit ses consœurs (pardon) à des chattonnes miaoulantes, la gagnante – rude mulher style cascadeuse Raging Bull – se met à me faire des œillades tellement dures elles casseraient des noisettes. Petites peut-être, mais j’y tiens. Je reste prêtre.
D’ailleurs, j’ai justement une église à visiter.
Praça da Matriz, Place de la Matrice. J’ai vaguement l’impression que " matriz " veut dire " utérus " comme dans, je crois, l’allemand. Suis pas sûr. Evidemment, mon dictionnaire me constringe à chercher ailleurs. Un autre indice serait sa position juste devant l’église de Nossa Senhora da Concepção.
L’église est fraîche et présente les habituelles stations et statuettes, aggravées par le cathokitsch brésilien. Marie, pauvre fille, est quasiment asphyxiée par de ribambelles de dentelles (St Pierre soit loué) et de rouges plastiroses.
Sur le plafond, le saint esprit a opté pour une manifestation en pigeon surpondéral dont les yeux bigles Marty Feldman réussissent à surveiller les crucifices à la fois dessous de, devant et derrière lui.
Lendemain, malade toute la journée et toute la nuit – douleurs costales épouvantables, ne peux bouger, ne peux ne pas bouger – fessée celeste pour blasfémie (sic).
A l’hôtel, Paul, aventurier australien et enseignant bouddhiste, le gérant et un missionnaire brésilien de retour de l’Afrique et en partance pour une seconde tournée au Japon, se disputent le premier prix de qui saura sauver Simon grâce à sa recette homéopathique, phytoforestière ou mégamaternelle.
Rétabli grâce à mes propres méthodes (ne rien faire, accepter, attendre), je commence à connaître mon voisin antipodéen. Grand voyageur, philosophe et expert ès " la question tibétaine ", ça ne l’empêche pas de se péter la gueule et se comporter comme un hooligan après une journée de piscicapture avec le gérant et autres copains (appât : 40°). Mais je l’aime bien : très sympa et très intéressant. Mon missionnaire a un problème de compta. Il ne se souvient plus si c’est 206 ou 306 langues qu’il maîtrise. Il peut aussi dire " hello " en anglais.
Cette nuit : orage, pas très fort, mais assez pour réduire trente bateaux en miettes et trente familles en larmes. Mais on ne pleure pas, on regarde les planches pourries rafistolées depuis des années disparaître emportées par des charognards, et on se demande que faire maintenant.
Dans la rivière, une gamine joue à la barre d’une navire fantôme. Roue de la fortune.
Ici, le millénnaire ne me semble pas avoir grande importance. Surgira bientôt un autre date non moins illustre : les 500 ans depuis la découverte de Brésil. De temps à autre, j’aperçois un panneau avec le nombre de jours qui restent – 368, seulement 172... – personne ne sait exactement, et moi non plus. Mais fi ! On s’en fout ! Il y a bien plus important que ça : Terra Nostra et les amours des immigrés italiens d’autrefois.
Est-ce que Matheu aux yeux verts, fidèle comme une MST, quittera Rosana aux yeux verts et suivra le destin que scénaristes et 100 million de foyers exigent ? Est-ce que Juliana aux yeux verts écoutera la voix de son cœur, arrachera les liens qui l’attachent au riche et puissant père adoptif (aux yeux noirs, beurck) de son enfant d’amour et retrouvera les bras de son rude et brave paysan ?
Est-ce que, est-ce que ?... Yeux rouges, la lusophonie attend.
La jeune femme qui joue Juliana est tellement jolie, a de joues tellement croquantes, adorables, luisantes et rondes qu’elle est presque obligée de regarder par les oreilles.
Terra Nostra, ça c’est pour les intéllos. Sur Vila Madalena nous avons un acteur (aux yeuxs verts) dont le regard rappelle un schizophrène paranoïaque qui cherche à fixer les mouches derrière ses yeux, et une actrice (ai-je besoin de le dire ?) glaciale à deux expressions : épouvantée et encore plus épouvantée.
Mais croyez-vous que ça passionne les brésiliens ? Ha ! Ce n’est que de l’émotionnelle. La vrai vie est ailleurs. Créativité, énergie, joie, larmes et tout ce qui est noble se retrouvent réunis, piédestalisés, dans l’art suprême : le futebol. Aïe, les cris d’agonie, ô les regards de chiens battus, d’honnêtes joueurs bafoués. Mais tout le monde fout des coups de pieds dans le tibia, mon gars, tout le monde. Et, d’ailleurs, c’est l’autre jambe qui fait mal.
Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il Terra Nostre, rien ne l’arrête.
Et dans les tribunes, l’orgasme vert étale des explosions de jouissance collective. Toute une zoologie de grimaces affreuses, de gesticulations sauvages, de folie furieuse et de victoire vicaire.
Le match avance, les joueurs fatiguent, les entraîneurs engueulent, les pom-pom girls flagadansent. Sur la touche les réserves attendent leur moment de gloire, des étalons à la ligne de départ. On voit les muscles noueuses grincer dans leurs têtes, on voit le besoin d’action, d’agir, qu’on leur lâche la bride ! Tout ce qu’il faut c’est plus d’effort, plus de force, de vitesse, d’énergie, de volonté, de... Just do it.
Le foot ! Le Brésil...
Celui qui veut comprendre la culture brésilienne se doit de regarder Xuxa Planeta, émission pour enfants (avec un très grand point d’interogation) animée par Xuxa (nom d’emprunt un tantinet plus mode que Maria das Graça) Meneghel. Elle est plutôt jolie, a du charme à revendre (hotline à l’appui, toute cartes de crédit acceptées) et la gamme de sourires la plus remarquable que j’ai jamais vue.
Ceux qui savent m’informent – et vu le nombre de gens qui lisent les journaux, personne ne renâclera devant une toute petite mésinformation d’occase de plus – qu’elle démarra sa carrière devant les caméras de Stanley Lubrik (comme Madonna d’ailleurs, voir " La Garce de New York " – chez votre libraire rubilumineux). Puis, ayant perfectionnée le grand écart, elle enfila des pompes pour devenir danseuse d’abord et amante de Pelé ensuite (ou vice versa) et règne aujourd’hui sur l’empire télévisuelle la plus spectaculaire depuis Star Wars Crazy Horse.
Xuxa Planeta, c’est le Brésil : l’hystérie, le cul, les enfants. Pas un centimètre carré de l’ecran sans son sein rebondissant de rythme, sans fesse liesse ou cuisse délice, pas un instant sans une horde sauvage de chères têtes blondes, brunes, rousses, frisées, chauves, tatouées, grimaçantes, joyeuses, perdues, vaniteuses, exubérantes, narinocurettantes qui crient, gueulent, hurlent, vocifèrent, chantent, beuglent...
L’invitée d’honneur l’autre soir fut le plus grand sex-symbol du Brésil d’aujourd’hui (faut faire vite, demain est un autre jour). Elle porte un mouchoir transparent qui couvre son visage du nez au menton, et des chaussures. Je crois. Qui regarde ?
L’interview s’initia d’un coup de doigt dans le nichon gauche pour s’en assurer de son origine biologique, traversa les doulours de la gente féminine, et culmina en confessions réciproques et baignades lachrymales.
Prédiction terre à terre de Nostre Simon : le Brésil sera le premier pays à présenter l’acte sexuel en direct comme divertissement pour enfants.
Depuis quelques jours, l’hôtel est envahi par une tribu étrange de rescapés de cirque : des obèses et des nerveux, des louches, des salopes et des attardés et toute une basse-cour de jactance et de portes qui claquent. Mais bon, ils sont nombreux et ça se multiplie par nuitées. Bien plus intéressant qu’un occupant qui ne dérange personne, d’autant plus qu’au Brésil le bruit s’entend moins que le silence.
Je ne comprends toujours rien au portugais, et je n’arrive surtout pas à la prononcer. Je prends des cours avec un jeune homme au nom de Clayton. Pas très brésilien, ça ? Tiens ! Ici, il est tout à fait normal de rencontrer un Tom Cruise (prononcé Tom-i Cruise-i) Oliveira de Ribeiro, un Sean Connery Ribeiro de Lopes, ou même un Walt Disney Lopes de Oliveira. Chacun son truc.
Il parle, je répète, il parle, je répète, j’oublie. Putain chier merde.
Portugais est de loin la langue la plus laide que j’ai jamais essayé – après le néerlandais bien sûr. A part sa kyrielle d’élisions et son grammaire verbal bizarre, il est bourré de sons nasaux rappelant la victime ligotée essayant de parler avec du gros scotch sur les lèvres.
Alors une règle : penser et parler constipé.
Pas compliqué. Repas standard : viande, riz tiède, spaghettis froids, salade fade, farinha. Beurck.
Qui pourrait aussi expliquer les proportions des Santareines (ou Santarennes, Noël s’approche). Comme des victimes d’accidents de liposuccion où l’appareil aurait été appliqué les polarités inversées, leurs courbes commencent quelque part aux mi-jambes, s’empillent périlleusement autour de la squelette, se compactant vers la torse supérieure, et disparaissent sous des doubles mentons. La nomenclature des différentes régions reste obscure.
Gras double... gras triple, car non contentes de véhiculer ce signe intérieur de richesse glycolytique, elles s’oignent les cheveux avec des huiles essentielles à leur seductivité, et ça finit toujours par quelques trainées sur le dos.
Moi, je ne mange pas de ce pain-là. Pour garder ma svelte ligne, je picore des picolés. Ce sont des glaces à l’eau aux fruits, et aux tellement de fruits différents que j’en consomme – reportage oblige – des quantités antarctiques. La moitié des noms je ne connais pas – acerola, graviola, muruci, tucunaré (non, celui-là c’est du poisson) cupuaçu, açai, d’autres sont connus mais pas toujours communs : abacaxi (ananas – bon, d’accord), abacate (avocat – délicieux), amendoim (cacahuète – oui, si tu veux), toute la gamme rouge-orange-verte d’Europe et tapioca. Tapioca à éviter. Pour dire, on a gavé des générations d’écoliers anglais avec ce dessert et même eux ont fini par se révolter. Les glaces, c’est frais, c’est fruité, c’est bon. On les suce, on les lèche, on les glisse dans le décolleté de jeunes femmes, mais on ne les mâche pas, surtout quand le goût avoisine celui du carton ondulé (bien sûr je ne sais pas, j’imagine). Les Brésiliens (et un, et deux, et trois – zé-ro) en rafolent.
Aujourd’hui fut une journée exceptionnelle. Après quelques heures à rechercher l’arrêt de bus agoraphobe, je suis allé à Alter-do-Chão où se trouve, paraît-il, la plus belle plage de l’Amazonie. Là, au carrefour principal (le seul), je rencontre celle qui restera dans mon cœur à côté de la caramel-toffee de Stockholm 1982, une glace au chocolat. J’en ai mangé trois.
Mon seul regret serait de ne pas pouvoir dire que le Brésil est le seul pays au monde avec des glaces aux bâtonnets en acajou. Enfin, je peux toujours le dire.
Rentré à l’hôtel, je vois qu’il a subi une évolution socio-artistique. Accrochée à différents clous derrière le comptoir se trouve une jolie guirlande d’ampoules multicolores. Qui clignotent. Plus, elle joue de la musique. Plus, elle joue de la musique. Plus, elle joue de la musique... Eh oui, en une boucle de trente secondes, elle pénêtre air, murs et tympans de la gamme de refrains les plus horribles que cette période de l’année puisse suinter, du moment qu’ils rentrent dans les huit notes disponibles. Ce soir-là, Terra Nostra en personne n’est pas capable à maintenir ses accros accros. Le gérant, je découvre, est sourd comme un pot. Le lendemain, le beep-bip-bip-beep-bipbipbip-beep – beep-bip-bip-beep-bipbipbip-beep ne fait que des oraisons internes, quelqu’un lui ayant fait une visite vaticane totale. Paix, enfin, à toutes les nations.
Les Santarêns résistent merveilleusement à toute compréhension de quel que soit le mot que je prononce.
J’arrive à lire plutôt bien, après tout, c’est une langue latine apparenté au bon vieux français. Pendant mes promenades, je collectionne des echantillons palavriers. Aussi, je vois des montres " Walter-resistant ". Il y a des Bus de Perpétuel Secours, un Xérox du Jésus t’Aime, des Faste-Foudes du Foi en Dieu... Mais j’ai des limites. Celles-ci je découvre quand vient le moment où décoiffure et débarbelation devinrent nécessaires : le Salon de Beauté Unisex Moustache.
Depuis quelques semaines, on s’active doucement à préparer la ville pour Cirio 99, la fête de Nossa Senhora da Concepção. La vielle fille est sortie de sa niche, bondagée debout sur un chariot et conduit à travers la ville jusqu’à l’église Saint Sébastien (saint patron de la pénétration, doûteux ça), montrée aux marchands de pipoca (fr. : popcorn), louée pour son efficacité une année de plus – et, vu le nombre de grand-mêres de vingt-six ans, au moins elle bosse pour sa dîme – puis rembarquée à la case départ pour que tout le monde puisse de nouveau désobéir Commandement N° 2 (celui sur la prohibition contre facture et/ou adoration de toute image sculptée. Le Bon Dieu paraît plutôt clair sur le sujet, le déclinant avant meurtre, vol, mensonge et convoitise ovino-bovino-voisinière. Soit, ce n’est que Dieu qui parle, c’est pas le Pape or Lefèvre, mais dans certains quartiers Il est quand même considéré comme une authorité en la question.) Passons...
C’est une quinzaine où les Santarênes donnent libre cours à leur besoins naturels : chanter, danser et faire un boucan infernal. Des feux d’artifice à huit heures du matin ? Pourquoi pas ? Le fait qu’il soient incolores et invisibles n’incommode personne : on les entend. Chanter l’anthème municipale santarêne ? On y va, DEUX HEURES DURANT. Ce qui me sidère, par contre, c’est que, dans un pays qui adore la musique autant que le Brésil, ils chantent comme des pieds-bots bottés à l’espagnole. A priori, si la foule est assez grande, le chant collectif ne peut être mauvais, c’est quasiment impossible, même le chant ondulé qui balaye les tribunes de foot peut être une expérience chair de poule. Ici, la poule s’etrangle.
Je fais le tour de la place : on mange et on boit, on essaie de gagner le bijou fantaisie dans son étui plastique vert et transparent avec la grue qui descend toujours trop vite et glisse au dernier moment. Je regarde la foule qui danse, qui drague, qui chante, qui discute, qui court dans tout les sens. Y en a un qui porte une brique sur la tête pour faciliter l’assistance technico-divine dans la construction prochaine de sa maison ; un autre, c’est 50 kg de grains, et un jeune garçon très optimiste vogue sous un bateau en modèle réduit – pourvu qu’il ne chapeaute pas.
De beaux espoirs. Qu’ils réussissent !
Sur scène, des écolières habillées Carmen évoluent dans une choréographie parfaitement exécutée. Les parents, les amis, la foule applaudissent. Ensuite orchestre, deux tiers cymbaliste, avec des morceaux " best of classiques ". Les parents, les amis, la foule applaudissent. Des garçons représentent un mélange West Side Story, Karate Kid et Amazone Rap. Les parents... et puis on chante à nouveau.
Vous connaissez tous ces engins oranges que l’on vend devant les grands magazins pour couper des quantités impressionnantes de légumes pour célibataires féignants qui finissent par foutre les restes feutrées à la poubelle. On s’en sert, et il vient un moment horrible où l’on se rend compte que le rouge qui dégouline n’est plus cette belle betterave lourde de goût mais une tranche de sa propre vie. C’est à peu près ce sentiment de choc, d’horreur, d’effroi mirettécarquillant que je commence à éprouver maintenant. Karaoké, oui, c’est du karaoké... mais non... c’est pas possible, y peuvent pas faire ça ? Oh oui, ils peuvent, micros et haut-parleurs à l’appui. En karaoké : Ave Maria.
J’ai quand même du mal avec cette religion tellement présente. On ne passe pas devant l’église sans faire le signe de la croix. Ça me rappelle des bébés qui ouvrent la bouche à l’approche de la cuillère. Une sort de stimulus-réponse sans beaucoup de reflection. Du forme, sans fond.
Autre chose de semblable m’intrigue. Dans un " lanche " un jour, j’ai demandé un " guaraná ". C’est un peu le Coca amazonien, basé sur un fruit (basé, enfin, il contient 0,1 %), gazéifié, sucré et e-numérisé. La question exacte fut " tem guaraná ? " qui veut dire " y a-t-il du guaraná ? " (avez-vous du guaraná ?) et la réponse " tem " : " il y en a " (nous en avons). Ensuite, on insère une pause assez longue pour l’acheminement rationnel suivant : ce type a demandé du guaraná, c’est bon, nous avons du guaraná, ah oui, du guaraná nous en avons, certo, mais pourquoi ce silence, pourquoi me regarde-t-il les sourcils légèrement arqués ? Voyons donc, voyons... il a demandé du guaraná, il a demandé du guaraná, qu’est-ce cela pourrait bien signifier ? Ben oui ! Peut-être il veut du guaraná...
On me décline une liste de produits disponibles et, quasi certain de ce qui va se produire, je demande un guaraná Sprite. J’en étais sûr : du Sprite tout court, de la limonade. J’expose le problème à la serveuse, confrontant spécificité à généralité, sous-types et groupes parallèles. Elle dit oui, sourit, et s’en va, n’ayant compris un fiéffé mot de mon discours.
La question n’est pas du même ordre que Hoover, ou equivalent français. Allez au BHV, demandez un Hoover et on vous présentera toute une gamme d’aspirateurs. Ici, ça pourrait être n’importe quel produit allant du pèse-personnes à la poupée gonflable aux grognements intégrés (ecrivez lisiblement votre nom sur le coupon réponse).
Guaraná est une boisson particulière avec son goût propre et ne représente pas toute boisson gazéifiée.
Demandez un guaraná et il y a une chance sur deux de se voir offrir un Gury orange (contient benzoate de sodium, sorbate de potassium, colorant jaune crépusculaire...), un coca ou même une bière.
Alors on adopte une tactique subtile. On demande une marque qui ne fabrique (on croit) que du guaraná : " Tem Baré ? " " Não tem, não ". Et on vous offre un Gury orange, un coca... Donc, non merci et on demande – ô téméraire – s’ils ont un autre guaraná. On fouille dans le frigo et on décline de nouveau Gury orange, coca, Fanta, bière... Cette fois-ci, cependant, grâce à une position pointe-des-pieds-penché-en-avant, on dit : " et ça ! c’est quoi ça ? " " Ça " c’est une bouteille de guaraná de la marque Real, Regente, Magistral, Antarctica, Tuchaua, Tai, Schincariol, etc., etc...
Aujourd’hui je vais directement au frigo.
Un jour, bien plus tard, on me propose un guaraná. " Volontiers ", dis-je, et me retrouve devant une assiette de poisson au riz...
Du guaraná on trouve partout. Comment ils réussissent à en vendre je n’en ai pas la moindre idée. Le nom, c’est un nom fantôme. Du forme, sans fond.
J’y comprends rien. Mais c’est ça que de voyager. Quelque part il y a une donnée qui m’echappe et j’insiste à la rechercher avec ma logique occidentale. Peut-être, le guaraná étant local ne saurait plaire aux jet-setters internationaux habitués aux breuvages de marque, de classe, de grand cru. Os gringos bebem Coca-Cola, n’est-ce pas ?
Mais j’aime bien tout ça. Il y a plein de choses que je ne comprends pas, pas seulement la langue. Je ne comprends pas la manie qu’ils ont à se tenir devant leurs vitrines, micro au poing, à abasourder les clients déjà obnubilés par les sonos du magasin et les hauts-parleurs mastodontes des camions publicitaires. Je ne comprends pas qu’un pays qui ressemble à une douche ait des chasse-d’eau qui ne contienne que les 80 cl suffisants à rinser vos déjections sans pour autant les évacuer. Je ne comprends surtout pas leur glauque infatuation pour des cercueils kaleïdoscopiques. Les contre-plaqués simili-bois-noble-peint-à-la-main sont répugnants, certes, mais soit. Mais violet violent ? Bleu ciel ? Aha, bleu ciel. Je comprends, peut-être.
Que faire, c’est le Brésil. Ils adorent la couleur. Les maisons peuvent être écarlates aux bordures marrons, roses bonbon aux portes khakis et fenêtres bleu marine. Discret, c’est orange et vert aux boiseries turquoises. A Manaus je verrai un building de trois-quatre étages tout en jaune canari, trottoir y compris.
En tout, je prends six leçons chez Clayton, quand il arrive à l’heure, quand il n’oublie pas. Ces jours-là, je parle – façon " toi y en a comprenâtre " – avec la belle Joseane, femme charnue et douce, mère de 28 ans ayant divorcée son mari quant elle apprend qu’il abuse leur fils sexuellement. La vie ici est aussi souriante, musicale et dansante qu’elle peut être dure et basse. Elle gagne un salaire et demi (un " salaire " veut dire salaire minimum, environ 134 R$, 440 frs, unité de référence en ce qui concerne les revenus) environ 660 frs/mois, et elle est bien payée. J’ai du mal à rester dans mon budget idéal de 2000.
Pourtant, je mange pas cher. Les jus sont bourratifs et bon marché. Souvent, je vais chez mon copain au " lanche Chapuri " au bord du fleuve. C’est un homme grand et fort, jovial à outrecuidance et, bien sûr, ne pige rien de ce que je lui dis. Et vice versa. Mais on se comprend, on croit, et se sympathise. Je prend " um salgado " - quelque chose de salé à 300 % matières grasses – et il insiste à m’offrir le jus : 50 centavos, 1 fr 70 le tout. Parfois il refuse mon argent.
Pour 50 centavos aussi, j’achète un sachet de chips : des tranches fines de banane frites au goût légèrement sucré-salé. Très, très bon. On ne nage pas après.
Ce soir, j’ai acheté un beignet au fromage (pardon Montignac). Je vais le manger plus tard. Je le pose sur la table et je sors ma carte routière – seule dispo – de Brésil et je me mets à fantasmer sur des fleuves à remonter, des animaux à voir – le ouakari rouge ? – des etranges rencontres à faire... Il y avait une pub à la télé l’autre soir. Un touriste se fait attraper par des indigènes qui le ramènent à leur chef. Celui-ci s’avère être une belle blonde : " Ah, enfin quelqu’un avec qui speaker English... You do speak Englisch, n’est-ce pas ? " Il finit dans la marmite. Les fleuves, c’est pas ça qui manque. Et quels noms ! Le Tapajós, rio santarén qui part du lointain Mundurucânia ; le Xingu qui monte au Mato Grosso, les rios Moju, Jauaru, Baracuxi, Macucuaú, Itanhauã, Unini, Aripuanã ; et les grands : le Solimões, le Madeira, les rios Branco et Negro, l’Amazone ! De l’eau qui part à l’infini, qui vient grimper dans les arbres dans la saison des pluies, qui s’appelle Caquetá en Colombie et Japurá au Brésil, qui naissent en Bolivie, Pérou, Vénézuéla, Suriname...
Et rebelote ! Deux heures plus tard. Chaque fois que je regarde une carte ! Où étais-je ? Ah oui, mon beignet bien calorifique que je mange lentement au fil de l’eau. Drôle de goût quand même, mais bon, si je voulais steack-frites je serais resté en France. Ceci dit, ça me rapelle vaguement un fromage corse que j’ai acheté devant la gare Saint Lazare il y a quelques années : riche et piquant. Piquant, picotement. Ma lèvre inférieur se sent bizarre. Je regarde le papier emballage : de couleur ocre, des centaines de minuscules fourmis, environ 2-3 mm de long, vacquent à leur récolte, indifférentes au destin de leurs sœurs. Simon Saint Sauveur : il nourit les 5000 et mange les autres. La voie du Tamanduá, bientôt sur vos antennes.
Il me reste un jour avant de partir, enfin, a Manaus. Plusieurs fois, je suis passé devant un curieux petit musée qui donne bien l’impression d’être un living rapiècé. De temps à autre, je jette un coup d’œil. C’est vraiment un peu kitsch. OK, on y va : Museo Dica Frazão. Une mémée tellement tordue par les centenaires qu’elle finit par être verticale s’agrippe à mon bras. Me sourit.
Certes, c’est kitsch, mais c’est exquis. Un travail minutieux sur des essences indigènes pour confectionner de robes de gala superbes, chacune un chef d’œuvre de matières premières dressées à l’amazone. Les noms des plantes, des arbres ? Elle ne sait plus très bien. Ceci, tabac à roûler albinos pour géant, elle croit que c’est des racines de patchouli (?). Elle n’en est pas très sûre. Ça, ces filandres, c’est peut-être du " malva ". Moi, je suis fasciné par une sorte de tissage naturel. C’est comme un fourreau entre le bois et l’écorce. Les indiens savent l’extraire tout en gardant intact sa boucle continue. Dica Frazão le transforme en corsage demie-guépière. C’est du stretch naturel.
Raphia, " palhas " (paille) de " buruti " et de " tucumã ", phloème, tous types d’instestins ou appendices arboréales, des semaines et des mois de broderie anglaise, de travaille d’aiguille invisible. Superbe.
Aujourd’hui, bien sûr, une employée ou deux travaille(nt) à la machine, tourisme oblige. Mais là, en effet dans son salon, une vie entière vouée à la création sauvage, sensuelle et parfois très sexy.
Cadeau, elle me donne des echantillons de matières premières, plus deux cartes de visites pour quand je retourne dans mon pays, pour que d’autres personnes viennent voir son travail :
Museo Dica Frazão – Rua Floriano Peixoto 281 – Santarém
Tél. 091 522 1026, pas de fax, pas d’e-mail.
Lendemain : départ. Je dis au revoir à Clayton et Joseane, à M. Chapuri et la belle mâcheuse aux molaires magnifiques, et je prends le bus, l’Orla Fluvial, vieille Mercedes de 1958 aux banquettes de bois, qui m’amène au port.
Là, vision sans précédent : couché à plat ventre contre la voûte celeste, à quelques centimètres autour du soleil, un arc-en-ciel circulaire. Météorologues : information s’il vous plaît.
Pour de raisons obscures, le Lirio do Mar II ne part pas. Pour de raisons évidentes, le Moreira da Silva III remonte ses prix, de 25 à 30 R$. Ah, j’aime pas ça. Je dispute, je chamaille... je finis à 28 R$. Terrible ! Quand Simon se réveillera, la bourse tremblera.
Triste embarcation. Le bateau est sale et bondé. Cette nuit, je dors en sporades entre une mère et un fils hyperactifs et multicoudes d’un côté, et un nonagénaire grissini de l’autre.
Petit déjeûner : café sucré, biscuits salés, margarine à volonté.
Le fleuve est à mi-hauteur, on voit la laisse de crue plusieurs mètres (4/5 ?) plus haut. Les berges sont creusées en falaises d’argile. Chaque saison, des milliers de tonnes de cette terre ferrugineuse s’affaissent et tombent, teignant l’eau et élargissant son cours. Les chutes importantes, quand la rive vêle des blocs grands comme des maisonnées de briques, c’est à cause des insinuations d’un serpent géant au bord de l’eau. C’est vrai, on me l’a certifié.
Deux jours de voyage : Santarém – Parintins – Itacoatiara – Manaus. J’ai du temps pour regarder. Je vois un toucan: quatre coups d’ailes, torpiiille, sept coups d’ailes, torpiiiiiille... Plus tard, c’est le flash vert d’un perroquet. Des dauphins grise ou roses tournoient dans l’eau, je saisis un oiseau qui plonge son bec, fouette un filet d’argent dans l’air pour l’avaler d’un coup sec. Je scrute les arbres pour des signes de vie.
Blottis dans le vert, une douzaine de petites croix blanches.
Quand il travaille, José est peintre en bâtiment, manœuvre agricole, plongeur, n’importe quoi. Et quand il ne travaille pas, c’est à dire six mois de l’année, il voyage. Il a un besoin insatiable de parler et d’être avec des gens. Il parle avec tout le monde, il joue aux dominos, il fait du baby-sitting, il est l’adoré des enfants – et des femmes. José est dragueur né. Je crois qu’il ne se rend même pas compte. Romantique, frivole, séduisant et tchatcheur magistral. Il tombe amoureux au moins une fois par semaine. Il a longtemps vécu à Bruxelles et parle parfaitement le frantugais. Et qu’est-ce qu’il a roulé sa bosse. Ça se voit à son sac-à-dos datant des années X, jaune destroy, nylon, usé et complètement je m’en fous de sa gueule, un sac de quelqu’un qui voyage.
Il vient souvent près de mon hamac, cause jolie maman aux boucles noires et yeux rieurs, et on s’apprécie. En deux jours, j’apprends beaucoup. Son mariage avec une danoise, sa vie et son enfant à Copenhague, sa divorce (la salope), son enfance en Angola (il est Portugais), son père tyran et brute, la cueillette de pommes en Australie, son frère co-voyageur, actuellement – temporairement – marié à une brésilienne en Belgique, les jobs en Angleterre, les Etats-Unis, la Guyane, les filles à Caracas, La Paz, Manaus... Les filles sur le bateau.
Il achète des bonbons et en mange un, les autres sont distribués aus enfants qui gravitent autour. Des enfants, il y en a partout. C’est comme des araignées, on s’en débarasse mais ils laissent toujours un cordon filandreux collé quelque part sur votre personne.
Le bateau est bondé. Au-dessus, à l’étage, nous somme une cinquantaine – toute une criaillerie de marmots, des VRPs, des grandparents crèches, beaucoup de mères seules avec leurs rejetons – et en dessous, partageant dortoir avec bananes, mangues et mandarines, la même chose. Plus un très belle femme.
Elle s’appelle Rosa, Alba aussi (rose blanche ? rose d’albion ?), mais elle ne l’aime pas. Elle vient me demander du feu. " Não fumo. " Pas grave, elle sort son briquet.
Elle rentre avec sa sœur et quatre petits (2+2). A Manaus, à son mari. Suis-je marié ? Non. Communication difficile. Quand les langues échouent, les yeux traduisent. Plus tard, elle monte me voir. S’asseoit sur mon hamac. Elle parle, j’écoute, je souris. Je saisis quelques mots, elle aussi. Elle répète, je répète. Je touche son genou. La lumière – phénomène aléatoire sur tous les bateaux – s’éteint. Moment autrement électrique. La lumière revient. Les répètitions continuent.
Nouvelle coupure et elle fond. Et sur moi. Nourriture du désir. Quand les yeux traduisent, les langues finissent toujours par s’emmêler.
" Viens me voir plus tard. " Et elle s’en va.
José, toujours au casting, veut tout savoir.
Nuit sur la rivière. Le vent est frais. Tout le monde dort. Ici et là, des hamacs balancent au rythme de croisière. De temps en temps, une lumière étoile pointe la porte d’une maison en bois.
Je descends.
Je charme princièrement. Elle se réveille. On va vers le pont-avant. Y a déjà la queue. On n’est pas les seuls. Très, trop, Titanic. On se bonnenoîte.
Le lendemain, elle dit peu et me paraît désintéressée. José est aux diables : " Mais qu’est-ce qu’elle... Ah les femmes ! " Moi, j’y comprends goutte. Une seconde visite quelques heures plus tard et c’est le silence absolu. Sa sœur me sourit.
Dans le noir du jour, d’autres raisons, d’autres évidences. Inexpliqué, ça restera inexpliqué, je ne ferai pas de conjectures. Je n’y comprends rien ? Alors je n’y comprendrai rien.
A 21 heures, on arrive a Manaus. Dispersion générale, chacun son chemin à son monde à lui. José a du mal à abandonner sa jolie maman aux boucles noires dont le mari tarde ailleurs. Et s’il ne vient pas ?... Peux pas la laisser seule...
On va à la Pension Sulista, halte dans tous les guides. José connaît, il en est au nième séjour. Ma chambre est un placard poussiéreux, le sien a trois lits, plus crochets pour hamac. Ah ! ça je préfère. On finit par partager. Ça revient 3 R$ moins cher.
On sort manger. Mais. Petite visite vite fait pour voir si sa jolie maman n’a pas besoin de chevalier errant. Non. Fin d’histoire.
A côté des bus, " churrasco ". On choisit sa barbaque (étymologie de " barbecue " ?), attend, rajoute de la farinha (non, tu ne rajoutes pas de la farinha, tu la laisses là où elle est), de la sauce piquante, et brûle ses lèvres. Mais c’est drôlement bon.
Manaus, ville en mille de millions. Ici, nuit, transitaire, dernières miettes de survie quotidienne. Enfants de la rue aux yeux durcis aux cynisme et aux coups, loups et losers, putes sales et brutes comme le trottoir, travelos musclés, minijupés, trop fiers pour être vrai. Tout un accident d’amour manqué, un serpentin de pulsions affamées qui s’aggrippent, s’accrochent, s’arrachent.
Et pas une seule pilule, pas une seule capote. Merci Jean Paul II.
Ayant mangé, on repart vers les lumières. Le bâtiment derrière le barbecue est je crois l’un des plus beaux de la ville. Aujourd’hui, il est défiguré par des années d’indifférence, de grafitti, d’affiches. On pisse dessus, on glaviote dessus, on y enfonce des clous. Le bâtiment n’existe pas, il n’y a qu’un pan de mur. L’abus de telle beauté m’attriste profondément, et me perturbe encore plus. Serais-je plus touché par un bâtiment que par la vie humaine ? C’est un bâtiment des riches, des bourgeois d’autrefois. M’identifie-je plus avec ceux-ci, avec leurs visions esthétiques, qu’avec les pauvres de maintenant, les milliers de personnes qui convergent sur la ville fantasme, les dépossédés, dépossédés pour avoir vu ce qu’ils n’ont pas ?
La beauté des riches ne se mange pas, mais on peut quand même apprécier le beau en mangeant de la farinha ? Le maître-d’œuvre était peut-être riche, mais pas l’artisan. Je rêve peut-être, mais j’aimerais croire qu’il prenait plaisir à créer la beauté de ses propres mains. Peut-être bien, mais ça doit être terrible de créer de la beauté et de la voir emportée contre une semaine de survie.
En Hollande, qui d’entre ces messieurs en col de cangue amidonné a réellement compris le génie de Rembrandt ? Son génie, c’était dans ses pinceaux et dans son tableau. Nous ne gardons que les tableaux. Il meurt endetté dans la misère, mais personne ne lui a pris ce qu’il avait dans ses pinceaux, son expérience créative.
Je me pose aussi la question : pourquoi ce besoin de cracher ? Presque tout le monde le fait. Qu’est-ce que ça signifie ? De quoi se débarasse-t-on ? De la salive, d’un goût amer ? On crache aussi pour signifier la haine, la répugnance, le rejet... Comment voit-on le monde sur lequel on crache ?
Sujet difficile, point de vue occidental, européen, bourgeois, des nantis (d’un nanti ?), d’un touriste. Oui et non. Certes, le tourisme peut enrichir une ville, une région, mais peut la pourrir aussi. Idem l’industrie, le tissage, la pêche, etc...
Je suis au début de mes voyages, les a prioris, les préjugés ne disparaissent pas en quelques jours. On verra bien.
Où étais-je ? Ayant mangé, on repart vers les lumières. Le centre ville, c’est ce que j’appelle l’ " allée centrale ", la partie de l’avenue Eduardo Ribeiro qui démarre en face de l’Alfândega, l’ancien bureau de douanes (transporté pierre par pierre de l’Europe en ballast, c’était la manie à l’époque), qui longe les jardins du Cathédrale de Nossa Senhora da Concepção et s’arrête au carrefour 7 de Setembro où se trouve, platane platine, un arbre de Noël scintillant de CDs.
Le long de l’allée centrale se trouve des bancs béton, des lanches avec tables et serveurs pour les uns, et des mini-boutiques à roulettes débitant boissons, salgados, boissons et re-boissons pour les autres, et toute la jeunesse bronzées du métropôle.
Nous sommes en Amérique Latine. Qui dit musique dit danse, l’un sans l’autre n’est pas concevable. C’est un impératif physiologique. Je suis convaincu qu’ils ne se rendent même pas compte la moitié du temps.
Ici, dans le cœur profond de l’Amazonie, ils ont conçu une cruelle mixture de langage de corps traduisant les paroles chantées et de stretching militaro-contorsionniste pour en faire ce que l’on appelle – malgré mes nombreuses années de vécu indiquant le contraire – la danse. Cette danse, au cheptel tellement vaste qu’il exige transhumance hebdomadaire au sambadrôme olympique, s’appelle le " boi " : le bœuf. QED.
Dodo.
Je marche dans la ville. Mes premières impressions sont bonnes. Je décide de chercher une chambre au mois. Manaus est une ville en construction permanente. Résultat : les fourbis que l’on me propose sont soit pas encore finis, soit pas encore complètement délabrés. Je rentre dans les favelas, bidonvilles de bois et de tôle au pays des crapauds. Plus on s’y enfonce, plus on s’approche les cours d’eau, plus on rentre dans les quartiers pauvres au bois vert moisi, plus les pilotis sont hauts et incertains, plus les prix restent pareils pour moins d’espace. Payerai-je 150 R$ pour plancher moite et vue sur décharge, ou 80 R$ pour l’Hôtel Je-finirai-les-travaux-un-jour Cajueira avec table promise pour cet après-midi sans faute ?
Aaaargh ! La nuit, sortent les cafés cafards le jour. Jusqu’a deux heures, trois heures, encore et encore on joue les quatre tubes de la saison les unes après les autres et, tôt le matin, mon voisin peintre – signes publicitaires tous genres – œuvre au Kiss et compagnie plein tubes. Et oui – entubé.
Manaus: une explosion de bruits et de couleurs. Ça crie, ça vend, ça déballe et on bourre le presentoir à craquer et on balance le carton dans la rue, et ça remballe et on trimbale le tout à dos de diables au case départ. Derrière l’horloge municipal (clés minute à l’intérieur), quatre lanches, dos à dos, côte à côte, chacune sa sono, son clavier Yamaha, son micro plagiat. Et des montres ! C’est la Suisse nippone Made in China. Tu veux une montre ? Regardes-moi ça si c’est pas du toc. On fait la chasse aux canettes vides (60 centavos le kilo), photomaton (quand l’ivresse n’est pas trop développée), resemelage de chassures, manicure, pédicure. Des magasins en double-file. Des vendeurs aux couleurs de la maison qui se tapent dans les mains, qui invitent, qui sourit, qui ouvrent des portes imaginaires, qui urgencent, qui fait des clins d’œil puis te laissent poireauter comme un con si tu rentres. Des étals qui vendent de tout : piles, biscuits, bananes, simili sabres samuraïs, plaques électriques, cartes de vœux, parapluies, soutien-gorges, feux d’artifice, radio-réveils, jeux de dominos, de clés, de couteaux de cuisine...
Et, bien sûr, tout le monde vend les même guirlandes d’ampoules multicolores.
Les guirlandes musicales multicolores ! Le souvenir me bippe dans les oneilles comme la cloche du jardin des supplices.
Manaus, ville champignonne de l’Amazônia, état trois fois plus grand que la France, fêtera Noël à l’echelle de ses resources. Elle achète une pluie torrentielle de guirlandes musicales multicolores et les abat sur chaque arbre de la ville, les noyant de ses gouttes étincelantes et bipidibippiques.
Babel, cacophonie, écoute de centrale téléphonique – rien ne pourrait comparer avec la tintinabulation atroce. Partout dans la ville, où que je marche, jour, nuit et grimpé dans les arbres : beep-bip-bip-beep-bipbipbip-beep – beep-bip-bip-et-contre-beep-beep. C’est le déréglement total, c’est l’armée qui traverse le pont de suspension, c’est vingt mille radios dont les batteries s’épuisent à la recherche de stations perdues, c’est une chorale Bouygues chantée sur le périph’ ouest à l’heure de pointe. C’est infernal.
Alors que l’allée centrale devient notre lieu de rendezvous le soir, les jours José passe à rechercher la fille pour qui il est venu à Manaus, une gamine de dix-huit ans déjà enceinte de père inconnu quand ils se sont recontrés il y a six mois. Et à draguer la fille qui travaille en face de l’hôtel. Moi, je parcours la ville à la recherche d’une carte de Brésil convenable, ou plutôt carte convenable de Brésil, qui sait. Il existe, on me dit, une " Maison des Cartes ". Je bave déjà devant une Astrolabe digne de Vasco de Gama et retrouve une pitoyable pièce dont les seules marchandises et je ne plaisante pas sont deux cartes murales de Brésil, une avec baguettes de bois, l’autre sans.
On m’indique le médiathèque. Médiathèque ? J’y cours. Salle informatique fermée, cause pluie. Section des prêts, j’attends pour poser une question. Une fille arrive avec papier portant le titre recommandé par son prof. Lentement, avec tout la certitude d’une dépressive chronique qui sait que les nouvelles seront mauvaises, la bibiothècaire prend le papier. Pendant quelques secondes, le papier, légèrement froissé, tremble entre ses doigts. Le regardera-t-elle ? Il le faut. J’entend le l’ululation d’accablement dans son for intérieur, le cri primal qui sourde d’un toundra ancestral, arrachant les feuilles glaciales et bouleversant les peaux tendus des tambours de la mort. J’entends la rauque insolence de celui qui n’est là que dans son corps clâmer contre les esprits d’une nature impitoyable – mère de terre aux seins multiples, faucon des neiges, fils invisible du saumon Tlabec. Elle pose un regard chargé de tant de douleur, de tristesse, que j’ai envie de préconiser la suicide comme palliatif. Je m’eclipse, je n’ai plus de question.
Je me rends à la section " Amazônia ". Deux ouvrages sur la faune locale, une jolie, belles photos et dépourvue d’information, l’autre bourré d’information, de noms portuguais, variants locaux, noms latins, tupi-guaranis, mais aucune photo.
Je demande si je pouvais consulter une carte de la région.
" Não tem, não "
La section " Amazônia " du médiathèque de Manaus n’a pas de carte de l’Amazonie ?
" Não, não tem " (voyez le subtil changement de syntaxe).
Je finis par acheter un plan de ville avec carte d’Amazonie touristique au dos. C’est tout ce qu’il y a. Le problème, très bête, c’est que j’ai oublié d’emporter la carte (réalisée au Canada) que j’avais achetée à Paris, et se diriger dans la dédale fluviale la plus immense du monde ainsi que la plus changeante due aux fluctuations de niveaux serait se perdre définitivement.
L’hôtel Cajueira se trouve dans la Rua Joaquim Nabuco, rue des hôtels bon marchés (location en tranches de trois heures ; quand toute la famille dort dans la même pièce sous le même moustiquaire, on a parfois besoin d’un peu d’intimité, surtout quand c’est pas sa sœur), rue des putes (qui traînent leurs rejetons derrière elles comme des animaux de compagnie), rue des marchands de rêves pulvérisés (à voir les cicatrices, quand il s’agit de couteaux, tout le monde est coupable) et anciennement axe principal de la ville. Les bâtiments étaient superbes, du néo-baroque flamboyant aux moulures tellement fanfreluchières que même le plus extravagant de pâtissiers n’aurait osé. L’hôpital de la Sociedade Portuguesa Beneficente, société caritative portuguaise, en bleu blanc, petite chapelle mortuaire à côté aux tables évocatrices hexagonales, la Cour des Comptes et toute une folie d’argent inépuisable, épuisé.
Quelque génie moderne a construit une canadienne à étages en bois.
Manaus me semble être la ville la moins conviviale aux touristes que j’ai jamais vue. Les touristes viennent, et foutent le camp le plus tôt possible pour voir des alligators, des piranhas, etc... puis repartent à Salvador, Rio, ou chez eux.
E pur... Partout dans la ville se trouvent des bijoux extraordinaires. Si on fait abstraction des dégâts de surface, il y a beaucoup à voir. Certes, elle les peint myrtille, mauve ou fraise bonbon, rajoute quelques cerises pour effet, mais ils restent néanmoins dignes de Prague ou de Vienne. Ensuite vient un couillon oblitérer le tout sous panneaux lumineux ou copulation collective de câbles. A l’angle des ruas Barroso et 24 de Maio on voit une édifice coloniale en très bon état de préservation, un plaisir à voir. Vissés, boulonnés, pendus, scotchés, cloutés dessus se trouvent au moins cinq panneaux publicitaires, et plantés droit devant surgissent deux pylônes entre desquels pendouillent des rideaux de lignes téléphoniques, des fils noirâtres beaux comme des cintres dans un accident de Moulinex et toute une sélection de sacs-drapeaux supermercatiques. En face, vue parfaitment dégagée sur blockhaus années 70 en béton cru.
Passons, allons visiter le Teatro Amazonas, opéra – d’après un certain M. Carreras – parmi les plus beaux du monde. Une visite guidée m’apprend qu’il fut construit avec de l’argent des " robber barons " (barons voleurs) – " hein ? " " oui, le caoutchouc... " " Ah, rubber barons ! " – et que pendant les représentations les routes d’accès étaient tapissées de caoutchouc pour ne pas perturber.
En effet, il est beaux, très beaux. Les lignes sont belles et la peinture – saumon fumé et crème fraîche – de bon goût. Jusqu’à présent, tout va bien. Continuons. Au dessus de l’opéra : un dôme, bulle d’abondance des ultimes aspirations des voix et des bois, des cors et des chœurs, point d’orgue dans un ciel symphonique. On lève les yeux, on ne peut faire autrement, et on regarde, et on ferme les yeux. Splashé dans un carrelage pissotière publique, le drapeau vert jaune brésilien tellement criard qu’il fait peur jusqu’aux pigeons. Mais bon, ils auraient pu peindre la moitié d’une balle de foot, ils en seraient capables.
Et les musées ? Que dire des musées ? Après une longue recherche, je finis par retrouver la Casa da Cultura. Fermée, cadenassée, abandonnée. Je pars en direction Bibiliothèque Municipale, bâtisse splendide, fastueuse, digne des grands gares ferroviaires début-de-siècle (et qu’est-ce qu’on dit maintenant ? début-de-siècle-dernier ? j’imagine qu’il va rester début-de-siècle, celui-ci s’appelera début-de-millénnaire. Il y a au moins 150 ans avant que l’on devrait s’occuper du prochain, qu’ils se démerdent, comme les italiens avec leur prochain trecentro). Un escalier en fonte impérial m’amène à l’étage, siège des lettres manausentes. Je suis sûr qu’il contient mille ouvrages. Ou presque. Peut-être. Dur de dire car l’accès y est interdit, il faut utiliser le classeur fiches bristol. Comment ? Dans cette ordure analphabétique ?
Se servir d’un bibiliothèque sans pouvoir parcourir les livres ?
Partant, j’ai crû comprendre le sens couvert de " livres rares ".
A force de quérir, je découvre qu’existe un autre Centro Cultural.
Le gardien, roupillant professionnellement sous le veranda, me dit de revenir demain, à partir de seize heures. Je repars, carte à la main, répérer le Museo do Homen do Norte, le musée de l’homme du nord, indigènes de la forêt amazonienne ? Je n’ai jamais pu le savoir, le musée était fermé pour restoration.
Lendemain, Centro de Artes Chaminé, ancienne usine de traitement d’eau : fermé pour restoration. De jeunes gens en répétition m’invitent à revenir le lendemain pour le concert qu’ils vont donner. Je retourne en ville, Museo Tiradente, Museo de Numismática : fermés, horaires de 8 à 14 heures. Finalement, je vois une exposition excellente d’art moderne au Centro Cultural enfin ouvert, des installations glaciales avec bouteilles plastiques, photos flammes et sculptures d’espace dignes de Paris ou Novo Iorque.
Pendant que le musée s’adapte pour accueillir le lancement, ce soir, de Pinho Sol Amazônia, nouveau produit nettoyant (existe en trois parfums) et en attendant la projection d’un vieux film anglais avec Michael Caine pour enfin pouvoir comprendre quelque chose, je descends au cafét’ boire un p’tit verre : fermé pour restoration.
Le film devient Roger Rabbit doublé en portugais.
Je retourne à l’hôtel. José broye du noir. Il vient de rentrer de la maison de sa belle. Elle est partie en Argentine en laissant son nouveau-né avec son père adoptif à elle ; reviendra mercredi. Mais comment peut-elle partir comme ça, en laissant son bébé ? Mais d’où vient l’argent ? Elle n’a pas les moyens de payer un tel voyage... La salope ! Salope peut-être, mais il en est bien mordu. Et quand elle revient, c’est les réconciliations horizontales, passionnées et déchirantes. Deux âmes perdus vivant dans les entrailles émotionnelles de l’autre. Elle disparaît de nouveau. Et pourquoi elle ceci et pourquoi elle cela, pourquoi elle elle elle ?...
Il faut du temps pour faire rentrer la vrai question : pourquoi toi tu insistes avec une fille qui est comme ça ? Je connais un peu la chose.
Entretemps, il continue à draguer la fille d’en face. Elle, au moins, elle est sérieuse. Jusqu’au jour où elle lui pose un lapin.
Je l’amène écouter le concert, la mouzique il adore. Concert annulé.
José repart draguer la fille d’en face. Je pars à la découvert d’Amarelinho, qui s’avère être le monument célébrant la construction de monument qui s’appelle Amarelinho. J’ai dû perdre quelque chose dans la traduction.
En bas, des chantiers navales. Je descends regarder les bateaux. Tous sont contruit sur le même modèle, la différence essentielle étant taille et nombre d’étages. Il sont parfaits pour le fleuve, du moment qu’il est calme. Un homme vient me dire bonjour. Constructeur naval de père en fils depuis que pères font fils. On parle bateaux, bois, techniques, calfeutrage (merci Abdoulaye), prix... C’est moins cher à Rio Branco, 2000 km au sud, le bois c’est cher a Manaus...
Retour à l’hôtel. Prends un verre avec José dans le bar à côté et nous regardons les gens de la rue. Ici, c’est littéral : on se tient en plein milieu de la rue pour discuter et c’est les voitures qui s’écartent. Parfois, un taxi s’arrête, une fille monte et part. Elle ne sait pas où elle va. C’est organisé. Et tout ça pour une narine de coke.
Le bar est tenu par Pedro et son frère. C’est Pedro le boss, ça se voit. Le matin, j’y prends un sandouiche œuf sur le plat et un café : 1.60 R$. De temps en temps une voiture de flics en civil passe devant, lentement. Pedro gère bien, grossiste pour boissons, il reste clean. Les autres cafés, j’ai pas trop envie d’y rentrer.
Je cherche toujours un dictionnaire pour remplacer ma lexiconnerie misérable. Ici, une librairie, c’est une accumulation de poussière.
C’est comme des musées qu’on devait visiter avec l’école où tout était précieusement enfermé dans des vitrines aux digitosalissures grasses et opaques, des réliques d’un intérêt révolu, une information sèche, pseudo-savant aux pompeuses appellations latines.
Quelqu’un veut acheter un livre ? Ceci n’est pas à remettre entre les mains d’un simple vendeur. Le propriétaire, magistral derrière sa caisse enregistreuse, glisse les lunettes le long d’un nez sébacé pour mirer " le client qui vent acheter un livre ". " Tem Bulgakov ? " Je vous épargne la déclinaison de propositions guarano-littéraires, les négations, les lamentations, les mains en l’air.
Bulgakov ? C’etait quand même un peu fort. Ils sont toujours aux radotages pamphlétaires de padrés révisionnistes, aux brochures d’oraisons à la vièrge Marie pour un nouveau millénnaire. Pour les ultra-modernes, c’est " le CD " de Monsignor Rossi aux sourire dégoulinant de sainteté et bonnes nouvelles. Merci, je préfère la Loto, c’est plus sûr.
L’église est archiomniprésent. Ou plutôt les églises sont archiomniprésents. Tellement incohérente est la Bible que tout peut se comprendre et sa contraire. Aussi, pour satisfaire lectures différentes et tous les démagogues ayant besoin de gaver leurs ouailles de leurs propres vérités, le nombre d’églises est quasiment illimité.
Il y a : Assemblée de Dieu, Eglise de l’Unification, Eglise Evangélique Quadrangulaire, Eglise du Christ, Eglise de la Paix, Eglise du Dieu Pentécostal de Brésil, Eglise Evangélique Tabernacle de Foi, Eglise Evangélique Weysleyenne, Eglise Messianique Mondiale de Brésil, Eglise Universel du Royaume de Dieu, Eglise Presbytérienne de Crespo, Les Trois Cents de Gédéon, Les Sagouins de Jéhovah, Première Eglise Baptiste de Manaus (et ainsi de suite jusqu’à la cinquième), Communité Evangélique Luthérane São Paolo, Groupe Esprit, Amour et Lumière, Eglise Adventiste du Septième Jour, Eglise Baptiste des Bonnes Nouvelles, et toute une litanie d’autres, d’innombrables organisations missionnaires et, bizarrement, mais qui montre que j’ai quand même feuilleté les Páginas Amarelas, Beltram Matériaux de Construction S.A. " Transeptes en Toute Tranquillité " ou flèches démontables ?
Dans le quartier de Cachoeirinha (petite cascade) à un kilomètre ou deux à l’est du centre ville se trouve une petite église au nom officiel grandiose : Capela de Santo António. Construit par une seule personne, elle ne mésure que quatre mètres sur cinq. Les gens du coin l’appelle la Igreja do Pobre Diabo, l’Eglise du Pauvre Diable. Qui était ce pauvre diable ? C’était un ouvrier du nom de Cordolina Rosa de Viterbo. Et quelle était sa tentation ? Tuer les idiots de parents qui lui avaient donné deux noms de fille ?
Le dictionnaire, je le trouve enfin au " Amazonas Shopping ", copie conforme de tous les centres commerciaux du monde, Carrefour à l’appui. Il s’appelle " Oxford Escolar, para estudantes brasileiros de inglês ", et ça, c’est une autre histoire.
à suivre...